Existe-t-il une alternative à l'euthanasie

21/01/2026

Face au projet de loi sur l'aide à mourir, cet article expose les fondements éthiques et médicaux qui justifient le refus de cette évolution législative, avant d'illustrer ces principes par deux témoignages concrets : celui d'une proche accompagnante et celui d'un médecin.


Depuis des millénaires, certains interdits fondamentaux structurent nos sociétés. « Tu ne tueras point », en est le pilier. Cet interdit occupe une position morale centrale dans notre civilisation.

Aujourd'hui, notre sensibilité moderne nous rend plus attentifs à la souffrance humaine. La souffrance en fin de vie est présentée comme un problème légitime. Pour y répondre, certains proposent l'abrègement de la vie comme solution. L'homme a toujours souffert, mais aujourd'hui, pour soulager cette souffrance, certains demandent de remettre en cause la morale héritée du passé. Autrement dit : nous voulons résoudre des problèmes anciens par des transgressions nouvelles.

Face aux souffrances de fin de vie, le débat politique français propose actuellement l'euthanasie. Une question se pose alors : existe-t-il une alternative ? Avons-nous d'autres moyens d'agir face à la souffrance en fin de vie ?

Une solution existe : le principe du double effet (*)

Oui, une alternative existe. Elle repose sur un refus absolu de la transgression de l'interdit de tuer. Cette solution est aujourd'hui pratiquée dans les structures de soins qui disposent des moyens nécessaires.

Cette solution est fondée sur un raisonnement développé par saint Thomas d'Aquin au XIIIe siècle : le principe des actions à double effet. Ce principe ancien reste très actuel. Il inspire notamment la loi Leonetti de 2016 sur la fin de vie.

Comment fonctionne ce principe ?

Saint Thomas d'Aquin explique qu'une même action peut avoir deux effets : l'un recherché intentionnellement, l'autre non intentionnel mais prévisible. La moralité d'un acte dépend de l'intention, pas des conséquences non voulues.

Prenons l'exemple de la légitime défense donnée par Thomas d'Aquin*. Si quelqu'un vous attaque et que vous vous défendez, votre action a deux effets possibles :

  • Effet recherché : sauver votre vie
  • Effet non recherché mais possible : la mort de l'agresseur

Cette défense est morale si votre intention est uniquement de vous protéger, et si vous utilisez une force proportionnée. Vous ne cherchez pas à tuer, même si cela peut arriver.

Application à la médecine de fin de vie

Ce principe s'applique aujourd'hui en médecine palliative. La loi de 2016 le formule ainsi : « Le médecin met en place l'ensemble des traitements analgésiques et sédatifs pour répondre à la souffrance réfractaire du malade en phase avancée ou terminale, même s'ils peuvent avoir comme effet d'abréger la vie. »

Décryptons cette phrase :

  • Intention du médecin ( in intentione ) : soulager la souffrance
  • Effet possible mais non recherché ( praeter intentionem ) : abrègement de la vie

La sédation profonde, associée aux antidouleurs, diminue fortement l'état de conscience. Elle supprime complètement le vécu psychologique de la souffrance. C'est une solution radicale contre la souffrance, qui respecte le principe de ne pas tuer.

Quels risques pour la médecine ?

Bien que le Sénat se félicite d’avoir transformé le texte sur le « droit à l’aide à mourir » proposé par l’Assemblée nationale en un texte sur « l’assistance médicale à mourir », cette évolution modifie en profondeur la finalité des soins.

Traditionnellement, la médecine se définit par la lutte contre la maladie et la souffrance. Introduire une « assistance à mourir » dans son champ d’action marque une rupture majeure : le système de santé ne viserait plus exclusivement, en première intention ( in intentione ), à « soigner », mais aussi à répondre à une demande de mort.

Dans ce cadre, l’effet recherché ne serait plus seulement le soulagement, mais la mort du patient. Une telle orientation redéfinit la vocation même de la médecine.

En conclusion

Une solution pratique existe face aux souffrances de fin de vie. Elle refuse la transgression morale que constitue l'homicide. Il appartient aux partisans d'une modification de la loi actuelle de démontrer qu'il existe des situations que cette approche ne pourrait pas résoudre.

Ces principes éthiques et juridiques trouvent leur véritable signification dans l'épreuve concrète de l'accompagnement en fin de vie.

Loin des débats théoriques, c'est dans l'intimité des chambres d'hôpital et au chevet des mourants que se mesurent la justesse et l'humanité de ces choix. Deux témoignages nous permettent d'approcher cette réalité : celui de Mariette Levaye, qui a accompagné un proche, et celui du Dr Tandonnet, médecin confronté quotidiennement à ces situations.

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Témoignage de Mariette Levaye : accompagner un proche en fin de vie

Comme tout un chacun j’avais suivi le débat sur la fin de vie ; mais j’ai pu mesurer de près la complexité des situations personnelles et des prises de décisions lors d’un décès familial.

L’éthique chrétienne, si claire, se heurte facilement à la technicité médicale.

La rédaction des directives anticipées, réclamée à tout résident en EHPAD, nous a permis de parler de la mort en famille. Cela nous a donné la ligne sur laquelle se tenir ne sachant pas d’avance à quelles situations concrètes nous serions confrontés.

Après cette étape, il a fallu passer de la réflexion à la réalité de la fin de vie. J’ai dû apprendre à écouter. Accompagner une personne en fin de vie est avant tout faire le choix de cheminer avec elle, de laisser le temps au temps et d’apprendre à lire les signes que la personne vulnérable communique par la parole, le regard, un geste.

Il s’agit avant tout d’accepter de regarder en face la mort qui souvent nous fait peur et nous renvoie à notre propre fin. J’ai pu aussi faire l’expérience de ne pas être seulement l’accompagnant car la personne accompagnée nous enseigne par son être fragile la valeur de la vie qui est là jusqu’au dernier souffle.

Le dialogue avec le corps médical fut régulier, suivi et attentif, non exempt de pressions pour écourter la vie. A chaque contact il a fallu être clair et rappelé la volonté de la personne. Le seul souci était la recherche du soulagement de la douleur.

Un écueil réside souvent dans le doute qui peut alors s’installer en nous et qui nous faut surmonter.

Par notre présence attentive la personne a pu relire toute son histoire, revisiter des lieux et des situations. Ainsi le lâcher prise a pu se faire et la paix s’installait.

J’ai pu mesurer l’importance de ne pas voler ces instants par une aide active à mourir même sous couvert de vouloir soulager la personne, mais au contraire de vivre consciemment ces moments d’angoisse, de douleur, de tiraillement et de paix.

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Témoignage du Dr Tandonnet : le regard d'un médecin sur la fin de vie

La mort nous touchera tous... à titre personnel, familial ou amical pour la plupart d'entre nous, mais également professionnellement pour les personnels de santé.      

L'érosion des valeurs, avec la perte du sens de la vie et de la mort, un individualisme prégnant et une omniprésence des procédures judiciaires ont modifié les rapports médecin-malade.  

Nous souhaitons tous, pour nous-mêmes, pour nos proches ou nos patients, une fin de vie dans la dignité, mais mourir dignement ne revêt pas les mêmes réalités, selon que l'on soit bien-portant ou physiquement atteint, soignant ou soigné, personnellement concerné ou idéologiquement engagé...

Pour un médecin ayant prêté le jour de sa thèse de doctorat le serment d'Hippocrate (... je ne remettrai à personne une drogue mortelle... ) et pour un médecin catholique respectant les commandements de l'Église ( tu ne tueras point... ), aider à mourir ne peut pas se concrétiser par une aide active à la mort.

Un soulagement de la douleur et un accompagnement psychologique, affectif et spirituel doivent rester la priorité de nos interventions. La compassion doit pouvoir s'exprimer dans le cadre d'une prise en charge palliative, respectant la volonté et la vulnérabilité des patients, la proximité familiale ou amicale et surtout le respect absolu de la profondeur humaine de l'autre.

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(*) Le principe du double effet a pour source le texte de Saint Thomas d’Aquin dans la Somme Théologique dont voici le texte original en version française (Somme de théologie II-II, q. 64, a. 7) :

Rien n'empêche qu'un même acte ait deux effets (duos effectus), dont l'un seulement est visé (in intentione), tandis que l'autre ne l'est pas (praeter intentionem).

Or les actes moraux reçoivent leur spécification de l'objet que l'on a en vue, mais non de ce qui reste en dehors de l'intention (praeter intentionem), et demeure, comme nous l'avons dit, accidentel à l'acte. Ainsi l'action de se défendre peut entraîner un double effet (duplex effectus): l'un est la conservation de sa propre vie, l'autre la mort de l'agresseur. Une telle action sera donc licite si l'on ne vise qu'à protéger sa vie, puisqu'il est naturel à un être de se maintenir dans l'existence autant qu'il le peut.

Cependant un acte accompli dans une bonne intention peut devenir mauvais quand il n'est pas proportionné à sa fin.

Si donc, pour se défendre, on exerce une violence plus grande qu'il ne faut, ce sera illicite. Mais si l'on repousse la violence de façon mesurée, la défense sera licite. Les droits civil et canonique statuent, en effet: « Il est permis de repousser la violence par la violence, mais avec la mesure qui suffit pour une protection légitime (vim vi repellere licet cum moderamine inculpatae tutelae). » Et il n'est pas nécessaire au salut que l'on omette cet acte de protection mesurée pour éviter de tuer l'autre; car on est davantage tenu de veiller à sa propre vie qu'à celle d'autrui.

Mais parce qu'il n'est permis de tuer un homme qu'en vertu de l'autorité publique et pour le bien commun, nous l'avons montré, il est illicite de vouloir tuer un homme pour se défendre, à moins d'être investi soi-même de l'autorité publique. On pourra alors avoir directement l'intention de tuer pour assurer sa propre défense, mais en rapportant cette action au bien public ; c'est évident pour le soldat qui combat contre les ennemis de la patrie et les agents de la justice qui luttent contre les bandits. Toutefois ceux-là aussi pèchent s'ils sont mus par une passion personnelle.  

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Vous êtes également invités à lire le point de vue exprimé par Cédric Chalret du Rieu, Président de l'Ordre de Malte France, dans le Journal du dimanche :

-> Fin de vie : la devise républicaine doit être la boussole de chaque parlementaire

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